Estagel une voie de passage, de l’antiquité à nos jours

Ancien gué de la rivière de Maury

(Article publié dans la revue Archéo 66 N°24 et montré en  2010 au cours de l’exposition : les noms d’Estagel)

Notre adhérent, Henri Jacob : parallèlement à des recherches de vestiges apicoles, l’étude du cadastre 1810 complétées de prospections diverses sur le territoire d’Estagel (secteur nord de la commune : Roubials, mont d’Estagel, rivières…) m’ont permis de relever quelques points intéressants concernant les chemins et traverses de rivières, plus précisément en limite communale entre Estagel et Tautavel.

Six cent mètres en amont de la confluence entre l’Agly et le Maury, au sud de l’actuelle RD117 et du croisement direction Tautavel (D9), sur le cadastre Napoléon on note un passage à gué qu’empruntait la route de Perpignan à Maury. A cette époque le voyageur partant d’Estagel en direction de l’ouest, traversait l’Agly au nord ou au nord-ouest de la ville puis passait obligatoirement ce gué s’il voulait continuer sa route en Fenouillèdes (la rivière franchie, l’ancienne route passe au mas Camps et continue vers Maury). La comparaison (fig. 1) entre la cadastre 1810 (limites de parcelles, berges, lits de rivières…), et les photos aériennes et la carte IGN 1/ 25 000, est claire: le lit et les berges de la rivière de Maury sont sur ce secteur, fixés et stabilisés depuis longtemps. Dans le tome 9 des Études roussillonnaises (1989, p. 33), Pierre Ponsich, dans sont article sur la comté de Razès, des temps carolingiens au traite’ de Corbeil, nous donne une information de taille : « Des les premiers temps carolingiens, sinon auparavant, il (le comté de Razès) donna son nom à un vaste comté qui englobait, au midi, le haut bassin de l’Aude avec les petits pays pyrénéens de Capcir, Donaza, Sault ainsi que la Fenolledès (haut et moyen bassin de l’Agly jusqu’au confluent de la rivière de Maury) et la Perapertusés…

La prospection s’imposa donc et la gué ancien fut retrouvé. Il ne faudrait pas plus d’une demi journée a 2 hommes équipés simplement de pelles et pioches pour réhabiliter le gué et y passer ensuite avec attelages et chariots.

Sur la berge, coté droit du Maury, c’est a dire coté Catalogne, on voit le petit ravin (fossé) de la Courberolle qui sert de limite communale entre Estagel et Tautavel. En remontant le ravin sur le nord, à 250 m, sous le petit pont de la RD117 on découvre sur un affleurement de roche qui sert d’assise à la maçonnerie de l’ouvrage, une date gravée : 1836. Cette date (fig. 2) peut être prise comme année de construction de ce pont. Une fois le chantier de la nouvelle route (RD117) terminé sur ce secteur, avec un autre pont bâti sur le Maury à hauteur du mas Camps, le passage a gué devenait inutile. Si souvent dangereux ou impraticable par eaux fortes et criminel par grosse crue, il n’avait plus raison d’être emprunté par les voyageurs, certainement à partir des années 1840. Toujours sur la berge du Maury, a l’endroit ou l’ancienne voie passe dans la lit de la rivière pour suivre le tracé du gué, on trouve à environ 2 m sur 1e coté droit, une borne de calcaire couchée, a demi enterrée dans les graviers et galets (fig. 3).

Ses dimensions sont
-57 cm de hauteur
-30 cm de diamètre à la base
-25 cm de diamètre sur le haut qui est légèrement bombé.

Cette borne parait plutôt atypique.

L’ancienne frontière d’avant le Traité des Pyrénées est jalonnée de bornes maçonnées (Bélesta, Cuxous,…). Celles qui ont été taillées au XlXe siècle (on peut en voir en place ou renversées sur le bord des routes actuelles : col de la bataille par exemple) sont également bien différentes (bien plus massives).

L’utilisation de cette borne comme repère de la limite communale serait inhabituelle et paraît donc improbable. C’est le petit ravin de la Courberolle qui s’en charge naturellement.

On peut supposer que la fonction de cette borne était donc logiquement de marquer la frontière à cet endroit de la vieille route, sur laquelle le voyageur venant du Roussillon et passant 1e gué, continuait alors sa route en pays de Fenouillèdes.

Jean Abélanet a publié : « une voie d’origine antique dans la vallée de l’Agly » dans Études Roussillonnaises T XV 1997

(voici un extrait concernant Estagel)

 A l’entrée d’Estagel, des aménagements intéressants

La colline qui porte l’antique sanctuaire pré-roman dédié à Saint Vincent domine d’une quarantaine de mètres la route RD 117 à son entrée dans la petite ville d’Estagel. Le massif calcaire s’avance jusqu’en bordure de l’Agly et cette entrée dans l’agglomération a nécessité, de tous temps, d’importants travaux d’aménagement encore récemment, l’élargissement de la chaussée a demandé l‘abattage d’importantes parties de rocher. Nous ignorons a quelle époque la route moderne à été établie à l’emplacement actuel.

Mais quelques éléments subsistent de la route primitive. A l’endroit où nous l’avons vue rejoindre la Rd 117, lieu dit Marbigo, le tracé ancien continue tout droit sous forme d’un chemin au milieu de la parcelle contiguë, puis est interrompu par la station d’épuration de la ville d’Estagel implantée sur son parcours, reparaît ensuite en contrebas de la route départementale, au droit de la Cova dels Gitanos, grande grotte qui s’ouvre en bordure de la route moderne.

Signalons, en passant, que ces travaux d’élargissement, en rafraîchissant le talus de la parcelle anciennement cultivée sur la pente de la colline Saint-Vincent, ont révélé les vestiges d’un autre site romain : traces de construction avec débris de tuiles à rebords et murs de galets et tessons de vases en céramique rouge de la Graufesenque (Ier et II ème siècle ap. J C.). Ces vestiges devaient être autrefois plus étendus, mais les aménagements successifs de la route les ont fait disparaître peu à peu.

Il n’est pas sans intérêt de mentionner ici l‘hypothèse de L. Basseda, qui donne comme origine possible du nom d’Estagel (Stagello, première mention en 806 : Villa Stagello 959), le mot latin statio = station, lieu de séjour : avec le diminutif ; ellu (m), Stagellu, Estagel, « désignerait… un relais, une petite hôtellerie sur une voie importante » (Basseda 1990. 483)

C’est pourquoi nous sommes enclin à: attribuer aux ingénieurs romains les aménagements intéressants que nous découvrons en bordure de: la rivière. en nous penchant du haut du parapet de la route moderne. Détruite par l’aménagement de la station dépuration des eaux usées d’Estagel, la voie antique réapparaît sur une banquette rocheuse dominant le niveau de l‘eau de moins de 3 m (fig. 1/3 10).

Sur le rocher en pente vers la rivière, une saignée régulière et peu profonde a été creusée. large d‘environ 0.40 m pour asseoir un soubassement de blocs grossièrement équarris, liés au mortier de chaux : cette assise a disparu sur quelques mètres, dans la partie est, ce qui permet de connaître la dimension de la saignée et la technique de construction. Cette murette de soutènement de la voie. Devait comporter deux assises de blocs, qui se sont Conservées sur environ 4 m ; c’est là d’ailleurs que se sont conservées également deux plaques de la bande de roulement, faite de galets de rivière liés à la chaux.

Cette bordure nord de la chaussée subsiste sur une dizaine de mètres ; elle fait un angle très largement ouvert pour suivre le mouvement de l’avancée du massif rocheux. Côté sud, on n’ observe que le rocher à nu, sans traces d’ornières, ce qui fait supposer que tout le revêtement à disparu : i1 faut dire que la conduite d‘amenée des eaux usées vers la station d‘épuration a été construite à cet endroit, tout contre la base du parapet de la RD 1 17.

Ce n’est pas d’ailleurs la seule avanie qu’à subie le site : une excavation circulaire interrompt, sur plus de 2 m, la murette de soutènement de la voie ; il s’agit du trou d’implantation d’un poteau électrique en béton armé désaffecté, abandonné sur place à proximité ; un autre trou beaucoup plus petit, près du grand, correspond sans doute à l’implantation de l’ancien poteau électrique en bois.

Par contre, ne semblent pas modernes des aménagements curieux qui se remarquent dans la partie est des vestiges de la voie. D’abord, une rigole, large de 0.30 m et profonde d’autant. Soigneusement taillée dans le rocher perpendiculairement à la murette de soutènement, devait être destinée à l’évacuation de l’eau de ruissellement vers la rivière. Une autre rigole creusée dans l’axe de la murette, à angle droit par conséquent avec la précédente, et passant sous les blocs de cette partie de murette, aboutit à un grand bassin rectangulaire, peu profond (dimensions – 2.30 m x 2 m environ ; profondeur 0,40 m), taillé sur trois côtés dans le rocher an pente, le côté sud étant limité par l’affleurement naturel de la roche. Une encoche, large d’environ 0,40 m et moins profonde que le bassin, aménagée dans le côté est, semble le prolongement de la saignée d’assise de la bordure de la voie.

Si la fonction de la première rigole semble évidente, nous ne comprenons pas quelle pouvait être celle de ce bassin, qui interrompt la bordure de la voie et dont le franchissement devait nécessité une passerelle en bois. S’agit-il d’un bassin de retenue d’eau pour un usage quelconque ? La proximité de la rivière aurait dû répondre à cet usage.

S‘agit-il dune installation en rapport avec le bâtiment dont nous avons reconnu les traces au-dessus de la RD 1 17 ? Au pourquoi de ce dispositif exceptionnel, nous n’avons pas de réponse. ll serait peut-être très instructif dégager complètement l’ensemble de ces vestiges de la végétation et de La terre qui les recouvrent en partie, travail qui nécessiterait la participation d’une petite équipe fouilleurs.

Les ponts à Estagel

Hors architecture et histoire politique et militaire, la vie d’Estagel a toujours été régie par l’eau. Que ce soit son manque ou ses excès. En effet les inondations de l’Agly ont été dévastatrices, pour les biens et pour les personnes, à la suite de destruction du canal d’arrosage, c’est le manque d’eau qui fait fuir des familles entières. C’est donc à travers l’histoire des ponts d’Estagel et des inondations de l’Agly, que nous allons parcourir le temps, du XV ème siècle à nos jours. D’abord le fleuve Agly (l’aigle) avec comme affluents, à l’entrée du village, le Maury, qui délimite le territoire de la commune et à la sortie le Verdouble, qui taille son lit dans la montagne. Les hommes voulant se déplacer ont construit des chemins puis des voies comme les romains, une de ces voie romaine longe l’Agly, coté du village dans sa traversée, puis à la sortie du village cette voie travers le fleuve, des traces d’un pont très ancien dépassent encore du lit de l’agly, romain, médiéval ? A ce même endroit un gué était utilisé jusqu’à la fin du XIXème siècle (1870). Dans un écrit des villageois demandent à utiliser les pierres de l’ancien pont pour terminer la tour !

La première indication c’est  dans une supplique des Consuls d’Estagel au Président du Conseil Souverain du Roussillon « Monseigneur De Trobat » le 15 novembre 1688 (A.D.P.O. 1C1747). On y apprend que « ce pont se trouve démoli, sauf les piliers en pierre de taille sur lesquels on peut refaire un tablier en bois ». Il est dit aussi « qu’il n’y a pas d’autre pont, que celui de Rivesaltes ». Et le 20 novembre le Sieur De Trobat accorde l’autorisation aux Consuls de puiser dans les rentes de la commune pour réparer le pont, pour un coût de 227 livres.

Le Vieux Pont sur l'Agly

Le Vieux Pont sur l’Agly

Nous retrouvons l’histoire du pont, en septembre 1717 et avril 1719, une nouvelle fois il est détruit. Un courrier du sieur Triquerat mentionne « l’affaire du pont d’Estagel », d’un autre signé C.Lauerie nous comprenons qu’il ne faut pas se fier aux intermédiaires et un troisième, du sieur Spezel écrit de Limoux : que « l’intermédiaire est un menteur ». Le pont, lui, n’est toujours pas réparé.

Et nous arrivons à la Révolution, en l’an 10 et 11 nous retrouvons notre « pont » apparemment toujours pas réparé.

De Montpellier le 13 frimaire an 10 (4 décembre 1801) le Conservateur des bois et forêts écrit : (A.D.P.O. 59EDT113)

Les absences que j’ai été obligé de faire, citoyen, m’ont empêché de répondre plus tôt à votre lettre du 20 vendémiaire dernier. Il n’appartient point au conservateur d’accorder les livraisons de bois que vous accorder pour la construction du pont de votre commune, une pareille demande exigerait une coupe extraordinaire qui ne peut être autorisée que par le gouvernement. Si vous voulez bien prendre sur les coupes ordinaires, je vous préviens que le 25 frimaire courant on procédera à Quillan à la vente des 500 arbres par canton à prendre dans la forêt d’en malo, que les termes de paiements sont fixés au 30 germinal, 30 messidor, au 30 vendémiaire et 30 nivôse an 11, vous n’aurez donc à payer comptant que le —– pour franc. Je dois encore vous prévenir qu’il est vraisemblable qu’on vendra bientôt le brûlis d’en Fanger, vous pourrez donc choisir sur les 2 lots.

L’ingénieur en chef des P.O. informe le 14 floréal an 11 (4 mai 1803) le citoyen Grill Maire d’Estagel pour le féliciter!

Citoyen, les sacrifices que fait votre commune pour le rétablissement du pont sur l’Agly près d’Estagel sont trop avantageux au bien public pour qu’on ait pu perdre de vue cet objet important. La main d’œuvre de ce pont à la charge des ponts et chaussées est nommément portée au n°40 au tableau des travaux à adjuger, le 25 du courant ainsi que vous avez pu le voir par les exemplaires de ce tableau qui ont du vous être adressés pour les faire publier dans votre commune. Il est à désirer que nous trouvions des entrepreneurs pour la prompte exécution de ce pont afin que le public puisse en jouir bientôt. J’ai l’honneur de vous saluer.

Le Maire répond 12 jours plus tard qu’il n’a toujours pas reçu les tableaux. (A.D.P.O. 59 EDT113)

Mais en l’an 11 la commune a reçu l’autorisation de « dépenser 5000fr pour finir la construction du pont sur l’Agly » mais elle est maintenant en difficulté financière, et il est dit que le pont est détruit depuis près de 2 siècles. (A.D.P.O. 59 EDT 113)

Nous retrouvons notre vénérable pont une dizaine d’années plus tard : dans un extrait d’une séance du conseil municipal d’Estagel du 15 août 1820 (A.D.P.O. 2OP1345).

Ayant appris que la route de Bayonne n’allait pas passer par Estagel, le Maire propose d’en faire la demande expresse au conseil général réuni actuellement, et à ces fins lui offrir des avances.

La délibération du conseil accorde au conseil général la somme de 1500fr tous les ans pendant 4 ans, à concurrence de 6000fr, afin que la route passe par Estagel.

Le pont Neuf

Le pont Neuf

Nous retrouvons enfin le pont pour sa destitution au profit d’un nouveau pont, après avoir appris le 17 juin 1865 que les ponts et chaussées envisageaient de modifier le tracé de la RN 117 pour l’emplacement actuel et de remplacer ce vieux serviteur par un « pont neuf » (à 375m .de l’ancien pont).

En août 1887 les Ministres de la guerre, des travaux publics, et de l’intérieur accordent un sursis au « pont vieux » en le concédant à la commune d’Estagel (la commune veut le garder car il sera très utile une fois la future gare de chemin de fer construite) à condition que celle-ci installe un dispositif de mine (afin de pouvoir faire sauter le pont en cas d’invasion).

En mars 1888 l’ancienne RN117 (avenue Jean Jaurès) est déclassée en chemin vicinal depuis l’angle nord de la caserne de gendarmerie jusqu’à la nouvelle 117 sur la rive gauche de l’Agly (au profit du tracé actuel).

La mairie n’avait pas les moyens, ni sans doute l’envie de réaliser ce dispositif de mines sur le vieux pont et cela dure jusqu’en janvier 1890. (A.D.P.O. 59EDT836)

La commune a-t-elle réalisé ce dispositif ? On ne sait, mais il reste encore quelques moignons de ces piles sous le gué.

L’eau de l’Agly a coulé sous ces ponts et leur a fait beaucoup de tort par ses colères ainsi qu’au village, mais cela est une autre histoire.

(Cartes postales collection rené Fourcade)