Les statues et la fête Arago

La fête Arago d’hier et d’aujourd’hui Ou la petite histoire de la statue d’un grand homme

A l’occasion du 150 ème anniversaire de l’inauguration de la statue de François Arago à Estagel, nous allons vous raconter l’histoire de la fête Arago, selon plusieurs sources d’époque.

Dans l’indépendant du premier septembre 197? un journaliste publie sur deux jours un long article sur la fête Arago, documenté par un manuscrit d’époque (sans doute un édile de 1865).

Le 30 juillet 1865, j’annonçais à la population d’Estagel que la statue de l’illustre François Arago serait érigée sur la place de cette commune, dans les derniers jours du mois d’août suivant. Cette nouvelle fut accueillie avec la plus grande satisfaction ; les hommes valides se rendirent aussitôt en foule chez M. le Maire pour offrir le travail de leurs bras. Ces bonnes et louables dispositions furent acceptées et mises immédiatement à profit. Le sol de la promenade qui se trouvait dans un tel état de dégradation que le Conseil municipal n’osait pas entreprendre de le réparer, fut complètement restauré en deux semaines. Un entrepreneur aurait exigé plus de 1200 Francs pour les transports de terre et pour les nivellements.

Ces travaux furent exécutés avec un entrain et une ardeur qui semblaient provoquer de nouvelles entreprises. M. Camps le comprit et, à son appel, un fossé de 5 mètres carré sur 2 mètres de profondeur fut creusé, les terres enlevées, aussitôt remplacées par le béton sur lequel repose le piédestal.

Tous ces travaux ainsi que le port de la statue de Rivesaltes à Estagel, des blocs de pierre, de la grille, etc, n’ont pas coûté un centime. Tant de désintéressement fait l’éloge de notre laborieuse population ; elle se montra déjà digne du beau cadeau qu’on veut lui faire, puisque c’est par un travail généreux qu’elle commence à honorer la mémoire de son cher François.

La marche des travaux nous obligea à renoncer au dessein de faire arriver la statue le dimanche 27 août. Le 25, à 9h du soir, le crieur public fit savoir qu’on partirait le lendemain matin pour la gare de Rivesaltes.

Le départ se fit sans bruit sans que personne se fût concerté à l’avance. Ceux qui restèrent ignoraient le nombre et le nom des absents.

Quarante cavaliers

Vers six heures du soir, la tête du cortège déboucha sur la place. Elle se composait d’une quarantaine de Cavaliers et quelques vieillards montés sur des bourriques. Immédiatement après arrivaient à la file un grand nombre de véhicules de toute espèce, chariots, jardinières, chars à banc, tilburys, etc. Le défilé s’opéra dans un ordre admirable. Les premiers arrivés prirent position dans les rues qui aboutissent à la place Arago ; les voitures qui formaient les queues se massèrent en demi-cercle de manière à laisser, en face du piédestal, une place au camion qui portait la statue et qui fermait le cortège.

La caisse renfermant la précieuse relique était surmontée de quatre hommes à genoux, tenant chacun d’une main, un drapeau tricolore, de l’autre, un rameau vert.

Tous les véhicules étaient pavoisés aux couleurs nationales et ornés de branches vertes. Aucun chef ne commandait à cette troupe improvisée, dont le chiffre dépassait cinq cents personnes. Elle marchait néanmoins dans l’ordre le plus parfait et dans un tel recueillement qu’on aurait pu croire qu’elle accompagnait les restes encore chaud du grand homme. Le silence respectueux n’était interrompu que par les détonations d’armes à feu tirées par quelques individus appartenant au cortège. Pendant le défilé, la place s’encombrait de curieux ; on peut affirmer que la population tout entière s’y trouvait, lorsqu’une voix de stentor poussa le cri de vive Arago ; auquel personne ne répondit. C’est que tous les cœurs débordaient d’émotion, un immense bonheur oppressait toutes les poitrines ; on se sentait pris à la gorge par une force invisible qui paralysait toutes les langues. Le même cri, renouvelé au bout d’un instant, provoqua les plus chaleureuses, les plus enthousiastes acclamations. La première impression était passée, de douces larmes avaient coulé de tous les yeux, la parole était revenue et chacun donnait un libre cours à sa joie en racontant ses émotions.

Rendant la part d’éloges qui revient à grand nombre d’habitants d’Espira-de-l’Agly, ils sont venus sur la route Impériale saluer de leurs acclamations et de décharges de mousqueterie le cortège qui accompagnait la statue. La population toute entière de Cases-de-Pène se déplaça pour rendre hommage à la mémoire de François Arago et offrir des rafraîchissements aux Estagellois.

Pour mieux nous conformer aux recommandations que nous avions reçues, de cacher la statue à tous les yeux jusqu’au moment de 1’inauguration, nous décidâmes de n’ouvrir la caisse qu’après 11h du soir. Les premiers coups de marteau mirent tout le monde sur pied. L’opération fut continuée au milieu d’une foule considérable, avide de voir. Les femmes se montraient plus impatientes que les hommes, il était difficile de les maintenir à distance.

Plus de deux cents attendirent l’aurore pour rentrer à leurs logis. Elles avaient sollicité comme une faveur insigne qu’on ne les renvoyât point «Il ne nous a pas été donné de soigner Arago malade, souffrez que nous passions la nuit auprès de son image, il nous semblera, que nous l’avons veillé après sa mort ». Sortie de sa caisse, la statue fut immédiatement recouverte d’une toile ; bon nombre de mères en écartèrent les plis, disant aux enfants qu’elles portaient sur leurs bras ou auxquels elles donnaient la main : « Touchez M. Arago, cela vous portera bonheur ».

Il nous restait trois jours pour mener tous les travaux à leur fin, le temps était court, nous le répétions à chaque instant sans pouvoir obtenir que les abords du chantier fussent dégagés. C’était un mouvement continuel ; on savait qu’on ne verrait qu’une masse élevée, recouverte d’une toile, néanmoins on revenait encore pour revoir le même objet. Au moment où je trace ces lignes, 13 novembre, ce culte d’enthousiasme et de vénération n’a rien perdu de sa vivacité : nous voyons tous les soirs un rassemblement considérable stationner devant la statue ; c’est en la contemplant que les hommes qui en font partie se délassent des travaux de la journée. La grille est constamment recouverte de couronnes et de fleurs fraîches. Le jour de Saint-François et de la Toussaint, on y voyait des bouquets magnifiques.

Tant que les travaux du piédestal ont duré, plusieurs hommes montaient la garde, la nuit, autour du chantier. Ils n’avaient reçu aucun ordre, aucune consigne ; leur seul mobile était la crainte de voir, a leur lever, une pierre ébréchée par une main malveillante.

Je m’abstiendrai de retracer mes impressions de la journée du 31 août, vous avez tout vu comme moi, et vous reproduirez mieux que je ne pourrai le faire, le caractère de cette brillante fête, qui s’est passée sans une querelle, sans qu’on ait vu un seul homme pris de vin. Tout le monde était ivre de bonheur et de contentement.

Je ne sais si vous fîtes attention à la garde civique que j’avais improvisée la veille de la fête. Elle se composait de quarante hommes du peuple auxquels j’avais donné pour consigne d’empêcher l’encombrement et les accidents de voiture, de prévenir les disputes, d’écarter la foule au passage du cortège, etc. D’après les renseignements que j’ai recueillis, il résulte que mes gardes ont rempli leurs fonctions temporaires avec un calme et une modération dignes des plus grands éloges.

La violence du vent dérangea une partie du programme de la fête du 31. Impossible de songer à l’illumination projetée ; vous verrez plus loin qu’on ne perdit rien pour avoir attendu.

Estagel en liesse

Le dimanche 3 septembre, à la pointe du jour, plusieurs salves de boites réveillèrent la population en sursaut et lui rappelèrent que la fête d’inauguration n’était pas finie. Toutes les croisées furent en un instant pavoisées de drapeaux, les rues s’emplirent de monde ; on ne voyait de toutes parts que des visages radieux ; c’était un va-et-vient continuel, les promeneurs ne s’arrêtaient une minute que pour se serrer la main ou échanger quelques paroles de satisfaction. La matinée se passa ainsi dans une bonne et douce flânerie. Un peu avant midi chaque chef de famille chercha les siens ou des étrangers, ses hôtes, qui étaient restés depuis le 31. Tous les ménages eurent leur petit banquet : les santés à Arago, à Péreire furent partout portées. Les musiciens arrivèrent sur la. place vers 3 heures de l’après-midi. Aux premières notes, une foule immense se mit en place et se livra avec un entrain indicible aux plaisirs de la danse. La grand-mère avait choisi son petit-fils pour cavalier, la petite fille dansait avec son grand~père. C’était, fou, c’était stupide de voir un pareil spectacle ou tant d’acteurs semblaient avoir perdu leur raison ; mais cette folie avait un côté sublime : le motif qui la provoquait.

De 9 heures du soir à 2 heures du matin, nous vîmes des contredanses composées de plus de six cents danseurs,. entassés, se heurtant, exprimant leur joie par des cris qui couvraient souvent l’orchestre.

Sérénades

M. le Maire allait donner le signal de la retraite lorsqu’on vit défiler une trentaine de travailleurs, inconnus à Estagel ; ils s’approchèrent de la statue et quand le dernier eut pris place, ils entonnèrent des chants en l’honneur d’Arago. Ensuite, l’orateur de cette escouade prit la parole pour annoncer que lui et ses camarades avaient appris en rentrant à Opoul : « qu’on continuait les fêtes en l’honneur de l’illustre Arago et qu’ils étaient venus pour y prendre part. D’ailleurs, nous ne vous serons pas à charge, nous portons des vivres. » Ces braves gens furent entourés, puis choyés ; on fraternisa jusqu’au jour.

La fête du 3 septembre fut complétée par une sérénade donnée à la stature et par la retraite aux flambeaux chantée par l’Orphéon d’Estagel.

L’illumination fut générale, splendide ; les flots de lumière qui éclairent la statue et les arcs de triomphe dénotaient un goût exquis de la part de nos trois décorateurs amateurs.

Depuis le plus aisé jusqu’au plus pauvre, tous les habitants avaient fait des frais d’imagination pour illuminer leurs demeures. Les arbres de la place étaient chargés de lanternes vénitiennes. Dix hommes, ornés de pistolets d’argon semblaient marquer la mesure dans les danses de nuit ; ………….minute, les détonations se succédaient.

Voila le récit véridique, et non complet, de ces deux fêtes brillantes qui vivront à jamais dans le souvenir des Estagellois. Ils se souviendront aussi qu’ils le doivent à la bienveillance de leur député, M. Isaac Péreire.

F I N

La légende de la fête Arago enfin dévoilée.

C’est sous ce titre que Jacques Roux journaliste à l’indépendant nous raconte.

le 29 août 2008 :

2008 sera l’année de la 133ème édition de la fête Arago ! (pourquoi 133 alors que l’on est au 143ème anniversaire de l’inauguration de la statue note de l’association) De nombreuses légendes circulent depuis longtemps sur l’origine de cette manifestation festive exceptionnelle. Parmi ces légendes la plus répandue serait que c’est Arago, lui même, qui, de son vivant aurait voulu que cette fête soit organisée et pérennisée, allant même jusqu’à laisser en dépôt à la mairie, une rondelette somme d’argent. La vérité est toute autre et le savant était décédé depuis 12 ans lorsque se déroula la première fête en son nom.

Hommage au grand homme

Un député bonapartiste qui, voulant profiter de la notoriété de François Arago, lança une souscription populaire pour ériger une statue au grand homme. Le travail fut confié a Alexandre-Joseph Oliva, sculpteur réputé. Et c’est le 30 août 1865 que l’œuvre arriva a Estagel et fut érigée sur son socle en attendant le lendemain, date prévue pour l’inauguration.

Cette statue en bronze représentait François Arago vêtu d’une toge tenant dans la main gauche une sphère et esquissant un geste d’explication de la main droite. Par curiosité et fierté, tous les habitants ont défilé devant la statue ; les femmes ont alors spontanément organisé une veillée funèbre en l’honneur de cet Estagellois d’exception décédé en 1853. Au cours des ans, cette veillée s’est transformée en veillée festive qui depuis se déroule traditionnellement le 30 août.

Une inauguration officielle

La réputation du savant n’avait pas pris une seule ride depuis sa mort puisque le 31 août des personnalités aussi célèbres que Isaac Pereire, Michel Chevalier, Claude Bernard, Marcellin Berthelot, Louis Breguet ont honoré cette inauguration de leur présence. Et c’est le jour de l’inauguration officielle qui a été retenu comme le jour de la fête Arago. Et comme la souscription populaire avait largement dépassé les frais de commande de la statue, le solde fut laissé en mairie pour perpétuer cette fête et toutes les municipalités ont depuis respecté la tradition.

Victime du pillage de l’occupant en 1942 qui récupérait le bronze pour ses besoins militaires, la statue originale disparut à jamais dans les hauts fourneaux de la Ruhr. La statue actuelle réalisée par le sculpteur Marcel Homs en 1955, fut inaugurée le 31 août 1957. Se situant à la fin de l’été, la fête Arago est souvent annonciatrice du début des vendanges, et la cave coopérative a élaboré depuis quelques années une cuvée haut de gamme baptisée « Cuvée Arago ». Ce n’est pas par hasard, François Arago n’a-t-il pas déclaré un jour en parlant des ministres: « Servez leur du bon Vin, ils vous feront de bonnes lois ».

Jacques Roux

Notes de l’association : il reste de la première statue Arago la fameuse boule, qui est une boule armillaire, elle se trouve à la mairie.

L’Association Villa Stagello a également réédité un livret de 1866 qui lui a été prêté pour cette vulgarisation, sans auteur mais très complet sur les journées de l’inauguration de la statue de François Arago en 1865.

statue-arago-1853-1942-1957

Texte Extrait du livret sur l’inauguration de la statue de François Arago

Pour la France entière, François Arago est un savant et un grand citoyen ; mais le souvenir de cet homme illustre n’est nulle part aussi vivant qu’à Estagel. Là, s’écoulèrent ses premières années. Là, plus tard, il était venu se reposer de ses travaux. À l’ombre d’un arbre séculaire, Estagel le voyait, il y a quelques années encore, converser avec les amis de son enfance. Ne pouvant abriter sa tombe, Estagel a voulu du moins posséder sa statue.

C’est avec un pieux entraînement qu’une souscription a été ouverte dans cette patriotique Cité pour l’érection d’une statue de François Arago. Le député du département, M. Isaac Pereire, a pris sous son patronage cette souscription, à laquelle le Conseil général des Pyrénées Orientales s’est associé lui même, et il en a garanti le succès.

La statue est l’oeuvre de M. Oliva, enfant lui même des Pyrénées. Elle est digne du grand homme qu’elle fait revivre. Arago debout, pareil à Archimède ou à Euclide, tient dans sa main gauche une sphère ; il fait de la main droite un de ces gestes convaincants et lumineux qui semblent éclairer la démonstration.

Mais ce n’est pas seulement le savant qui s’offre à nos regards. Dans les plis sévères du manteau qui le couvre, dans la simplicité de l’attitude, dans le grand et noble caractère de la tête, on voit aussi le citoyen, l’homme antique dont la France honore les mâles vertus.

On sait, d’ailleurs, que la statue, exposée par Oliva au Salon de 1865, sans être en réalité trop courte dans ses proportions, paraissait l’être néanmoins par un effet d’optique. Oliva n’a pas hésité: il a démonté la statue, y a ajouté une masse nouvelle de bronze, l’a relevée et rehaussée, et quand tout a été soudé et reciselé : « Ce ne sera plus, a t il dit à ses critiques, Arago le court, mais Arago le grand. »

L’inauguration était fixée au 31 août 1865 ; mais, depuis quelques jours déjà, les habitants d’Estagel recevaient, de tous les points du département, des hôtes nombreux attirés par l’éclat et la solennité de la fête. Plus de cinq cents personnes étaient allées attendre à la gare de Rivesaltes le bronze d’Arago, et l’avaient triomphalement accompagné à Estagel. Les enfants eux mêmes suivaient ce cortège, et se plaisaient à toucher une main découverte de la statue qui semblait se tendre vers eux. « Nous n’avons pu le veiller vivant, disaient avec émotion de vieilles femmes nous voulons le veiller maintenant », et elles avaient en effet passé la nuit autour de la statue.

Enfin le jour attendu, le 31 août, arrive. Le soleil s’est levé splendide sur le Roussillon. Les routes sont encombrées de voitures, de chariots, d’hommes à pied, à cheval, qui s’offrent aux yeux en foule, et arrivent de tous côtés. ‘Tous se dirigent vers Estagel. On y est venu des plaines de La Tour, de Rivesaltes et de Perpignan, plaines fertiles et couvertes de vignes ; des montagnes pittoresques du canton de Saint Paul, où déjà expire et se perd la langue catalane ; des contrées industrieuses et maritimes que baigne la Méditerranée; des vallées sévères que traverse le Tech, et des riants vallons du Conflent où se dresse le mont Canigou ; des sombres forêts du Capsir qu’enveloppe, en hiver, un immense linceul de neige, et des prairies délicieuses de la Cerdagne que la Sègre, dans son cours capricieux, sépare de l’Espagne.

Une seule pensée plane sur cette foule accourue de tous les points du département.

A onze heures, le maire d’Estagel et son adjoint, en écharpe, en tête du conseil municipal, vont à la rencontre de M. Isaac Pereire, qui arrive accompagné des hommes éminents dans la science et dans la presse, dont la présence doit rehausser l’éclat de la cérémonie.